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Crevette

Corps de crevette

— Corps de crevette, de lâche, de fragile : celui qui a déjà entendu ces mots mesure ce qu’il reste de l’amour des corps que les efforts physiques répétés ont formé, corps prouvant par leur forme que certains efforts leur sont possibles. Certains jours, vus d’un certain angle (on pourrait dire : vus d’un gros œil myope sur un corps atrophié), les restes de cet amour apparaissent comme un anachronisme.

 

— Notre temps : ceux qui courent courent sans poursuivre quoi que ce soit (sans rien à attraper devant eux) ; nombre de ceux qui portent encore ne porte plus que les poids susceptibles de donner une certaine forme à leur corps. Réduction de la diversité des fonctions des parties du corps au profit d’une fonction principale : parure.

 

— À y réfléchir, il n’est pas sûr que notre amour des corps travaillés par l’effort soit à considérer comme un reste d’une époque passée. Peut-être au contraire s’agit-il de quelque chose d’historiquement nouveau (du moins dans cette forme précise). Sentant leur corps s’échapper, aimant le corps plus que tout. Efforts pour la conquête du corps perdu.

 

— Nos muscles et organes ne disparaissent pas, mais se déplacent et changent de matériaux (aciers, matières plastiques…) et d’aliments énergétiques (électricité, combustion de végétaux fossilisés…). Nous secrétons notre environnement technique comme un mollusque sa coquille, comme une crevette son exosquelette.

 

— Comme crevettes, peut-être sommes-nous appelés à devenir toujours plus mous à l’intérieur, toujours plus durs à l’extérieur.

 

— Le cerveau intérieur lui aussi s’amollira, tandis que se durciront les cerveaux extérieurs (densification des réseaux informatiques).

 

— Peut-être nous nous amollirons tant que nous deviendrons liquides : eau indistincte des eaux, protégés de l’air sec extérieur par une carapace ou muraille qui finira de s’épaissir quand toute la dureté intérieure aura été transférée à l’extérieur.

 

— Peut-être les temps précédant la liquéfaction finale ne restera-t-il de l’homme (de ce que peutêtre on continuera à appeler l’homme) que son œil, son œil énorme mais myope avec lequel il s’identifiera, croyant être ce qu’autrefois on appelait un homme mais n’étant plus qu’un œil. Un œil énorme sur un corps de crevette minuscule. Partie d’une soupe d’yeux déplacée par l’acier.

 

— À mesure que des corps humains plus nombreux s’amolliront, céderont leur dureté aux musculatures extérieures et collectives (muscles de métaux), et à mesure que les organes intérieurs fusionneront les uns avec les autres, s’intensifieront les efforts locaux de résistance à l’amollissement. Affirmations hurlantes des singularités, intensification de la sculpture personnelle des corps et des âmes : réactions à un sentiment diffus d’effacement universel.

 

— Un soupçon envers les paroles de celui qui croit dire l’avenir : prophétiser, peut-être est-ce uniquement dire son désir sans l’assumer comme désir. Nous autres crevettes, peut-être espérons nous que tous deviennent crevettes, que le monde et nous-mêmes devenions de plus en plus liquides, une eau sans écoulement.