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Les POèmes

Ils sont entrés dans ta bouche

Ils sont entrés dans ta bouche. Tous entrés. Ils sont entrés dans ta bouche et se sont assis là. Et quand ils ont fini de s’asseoir ils ont sorti le thé, du thé anglais de riche, ils ont levé les tasses, de porcelaine vieille. Et les tasses faisaient un décalage avec leur dégaine et leur allure moderne. Tous dans ta bouche.

Tous dans ta bouche et tous entre tes dents, mais leurs vestes smoking faisaient des petits plis très distingués. Tous assis sur ta langue, mais là très très soudainement ils te regardaient tous. Ils étaient tous devant et dedans toi quelque chose du genre.

Ils brandissaient leurs tasses et te regardaient, avaient cet air plein de reproche, la tasse en suspension sur le côté, leurs visages tournés vers toi, touts droits vers toi, tous assis sur ta langue, et les yeux dans les tiens droits dans les tiens comme s’ils transperçaient ton corps ou du moins ton palais jusqu’à tes yeux tournés vers eux.

Ils t’ont dit toi, toi maintenant tu parles. Ils ont dit toi tu parles. Ils ont dit toi tu parles. Ils te l’ont répété. Ils t’ont dit que leur voix progressivement seraient les vôtres, et puis finalement la tienne à toi tout seul. Ils ont dit ça précisément, à toi tout seul. Ils ont dit que leur voix serait ta voix à toi tout seul. Que tu verrais. Ce serait bien.

Avant ça tu aurais parlé, ça n’aurait pas servi. A rien de rien ni à personne ça n’aurait servi, ils ont dit. Ce sont eux qui l’ont dit. Ils ont versé le thé bouillant sur ta langue. Plus ta langue saignait plus ils bougeaient leurs cannes et leurs pieds de chaise, écrasaient leurs cigares et crachaient leur fumée.

Peut-être que tu as voyagé quelque part ailleurs dans ton corps. Peut-être que tu t’es réfugié dans d’autres régions bien plus sombres, ou que tu t’es planqué sous le dessous d’un ongle par exemple. Maintenant tu converses avec le sommeil et avec la nuit. Maintenant la violence est entrée, et les choses ne seront plus jamais les mêmes, mais tu sais qu’il n’importera jamais, de toute façon, de dire quoi que ce soit.

Ce dont il s’agira, c’est ne rien dire.